Mes recommendations de lecture
Une revue de mes lectures préférées
Harems et Sultans - 3 volumes


La lecture d’une œuvre aussi dense et érudite n’est pas à la portée de tous. En entamant le premier tome, j’ai rapidement compris qu’il me faudrait un compagnon fidèle : un dictionnaire, que je n’ai plus lâché. « Tropisme », « aulique »… autant de termes raffinés et nécessaires qu’il m’a fallu apprivoiser au fil des pages. Mais le jeu en valait largement la chandelle.
Dans cet ouvrage remarquable, en trois tomes de 600 pages chacun, Jocelyne Dakhlia s’attaque à un thème aussi fascinant que méconnu : les femmes des harems dans le monde arabe, et plus particulièrement au Maghreb, surtout au Maroc. Tout part d’un récit troublant : celui de la mort d’une épouse du sultan, survenue lors d’une traversée des montagnes enneigées de l’Atlas. Intriguée, l’historienne mobilise toute sa rigueur scientifique pour remonter les fils d’une histoire oubliée.
Au fil des pages, elle fait émerger une galerie de personnages hauts en couleur, parfois inquiétants, comme ce prince Abdelmalek qui, au début du XVIIe siècle, s’adonnait à la torture de ses sujets après avoir trop bu. Avec finesse et courage, Jocelyne Dakhlia déconstruit les mythes véhiculés par les récits ottomans ou par le fameux « sultanat des femmes » de Topkapi. Car, dans les palais du Maghreb, les gynécées ne sont pas ces prisons silencieuses que l’on imagine trop souvent : ils sont, au contraire, traversés d’échos du monde extérieur, bien moins cloisonnés qu’on ne l’a longtemps cru.
Autre légende battue en brèche : il n’existe pas de prééminence naturelle de la race blanche sur la race noire. Le racisme n’apparaît pas ici comme une donnée naturelle, mais bien comme une construction humaine. Blancs et Noirs, chrétiens, musulmans et juifs cohabitent, s’entretuent, s’aiment, sans que la couleur de peau semble déterminer à elle seule les rapports entre les êtres. Esclaves ou eunuques sont aussi bien blancs que noirs.
Les sources sur les femmes des harems, qu’elles soient nobles ou issues du peuple, sont rares, fragmentaires, presque murmurées. Et pourtant, Dakhlia accomplit un véritable tour de force en rassemblant, avec une minutie remarquable, tout ce qui a pu être écrit ou transmis à leur sujet. Le résultat est une œuvre majeure, exigeante et foisonnante, qui nourrit aussi bien l’imaginaire que le savoir. C’est une mine d’or pour tout romancier passionné d’histoire, à qui elle offre une matière aussi précieuse que vivante.
Fait qui m’a interpellé : Jocelyne Dakhlia est cosignataire, avec un collectif d’intellectuels, d’une tribune parue dans Le Monde en février 2016, intitulée : « Nuit de Cologne : “Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés” ». Kamel Daoud a ensuite reçu le prix Goncourt 2024 pour son roman Houris.


Jocelyne Dakhlya
Née en 1959 à Bourg-en-Bresse, est une historienne et anthropologue franco-tunisienne.
Directrice d'Etudes à l'IHESS
Anacharsis Editions
Jocelyne Dakhlya
Avec Ahmed Boucharb, la surprise est toujours au rendez-vous.


Avec Ahmed Boucharb, la surprise est toujours au rendez-vous. C’est sans doute ce que j’apprécie le plus dans son travail d’historien : sa disposition permanente à remettre en question les idées reçues. Non par goût de la contradiction, mais parce que le scientifique refuse de tenir pour vraie une affirmation simplement parce qu’elle a été répétée pendant des décennies. Il revient aux sources, les confronte, les croise — marocaines, égyptiennes, portugaises, castillanes — et, surtout, apporte les preuves de ce qu’il avance.
Dans Le Maroc à l’heure de la première mondialisation, il s’attaque ainsi à plusieurs certitudes solidement installées sur le Maroc du XVe siècle.
La première concerne le déclin économique et démographique qui aurait suivi les grandes crises du XIVe siècle. Famines, épidémies, Peste noire : il serait tentant de prolonger simplement leurs conséquences sur le siècle suivant et d’en déduire un Maroc durablement affaibli et dépeuplé. Pour Bouchareb, c’est un raccourci trop facile. On ne peut pas déduire la situation économique, démographique et sanitaire d’un siècle de celle du siècle précédent sans revenir aux sources contemporaines. Or celles-ci dessinent un tableau beaucoup plus nuancé. Le développement économique est d’abord très inégal selon les régions. Certaines connaissent une véritable reprise, voire une prospérité remarquable, tandis que d’autres restent fragiles. Les plaines atlantiques produisent des excédents agricoles, l’artisanat se développe — notamment la tannerie, la maroquinerie et le tissage — et les échanges avec les cités ibériques et italiennes prennent une importance considérable. Des témoignages contemporains décrivent même, dans certaines régions marocaines, un niveau de vie supérieur à celui observé dans plusieurs parties de la Castille ou du Portugal.
Autre idée reçue que Bouchareb remet en cause : celle du tarissement ou du détournement des routes de l’or.L’or du Soudan n’a pas cessé d’arriver au Maroc. Les axes reliant Tombouctou et Waddāne à Sijilmāssa, Fès, Massa, Agadir, Safi, Azemmour ou Asilah demeurent actifs. Les routes n’ont pas simplement été détournées vers l’est, pas plus qu’elles n’ont été interrompues par les tribus arabes : celles-ci participaient elles-mêmes aux échanges. Cette constatation conduit Bouchareb à relativiser une autre explication longtemps avancée : le rôle déterminant qu’aurait joué le commerce transsaharien, à lui seul, dans l’essor puis le déclin des États marocains. Et puis vient le retournement du début du XVIe siècle. Pour Bouchareb, la crise qui frappe alors le Maroc ne peut être comprise uniquement à travers ses faiblesses internes. Elle tient notamment à l’intégration forcée des plaines atlantiques dans l’empire commercial portugais et au changement de politique opéré sous D. Manuel. Les régions les plus directement exposées à la présence portugaise en paient le prix, tandis que d’autres connaissent des trajectoires différentes.
C’est peut-être là l’enseignement le plus intéressant de ce livre : se méfier des grandes explications uniformes. Il n’existe pas un Maroc du XVe siècle qui serait partout prospère ou partout misérable, pas davantage qu’un XVIe siècle qui prolongerait mécaniquement les malheurs du précédent. Il faut regarder les régions, les périodes, les échanges, les témoignages et les sources. C’est précisément pour cela que j’aime lire Ahmed Bouchareb. Il ne se contente pas de raconter autrement une histoire connue. Il retourne au dossier, interroge les certitudes et nous oblige parfois à changer complètement de perspective. Et lorsqu’il renverse une idée reçue, il ne nous demande pas de le croire sur parole : il apporte les pièces à conviction.


Ahmed Boucharb
Historien et enseignant d'histoire
Dar Attakafa Editions
Ibn Khaldoun- Itinéraires d’un penseur maghrébin


Depuis sa redécouverte en Europe il y a deux siècles, la renommée d’Ibn Khaldûn (1332-1406) n’a cessé de grandir, au point qu’il est aujourd’hui le seul des intellectuels issus du monde arabo-musulman à jouir d’une audience universelle. L’auteur du monumental Kitâb al-‘ibar, ou Livre des Exemples, est comparé aux grands noms de l’Antiquité et des Temps modernes, de Thucydide à Machiavel, de Montesquieu à Marx. Il y a gagné sa réputation de précurseur des penseurs contemporains de la société, de l’État et de l’économie.
Pour aller au-delà de la figure romantique du « génie » esseulé, cette enquête s’attache à restituer le parcours d’Ibn Khaldûn dans une période marquée à la fois par la peste noire et par l’échec du sultan mérinide Abû l-Hasan (r. 1333-1348) à unifier le Maghreb. Elle restitue les pérégrinations de celui qui fut d’abord un praticien du pouvoir dans les cours de l’Occident musulman – Tunis, Fès, Grenade, Bougie et Tlemcen – avant son exil au Caire, alors la plus brillante des cités de l’Islam, où il se consacre à l’enseignement et à une carrière de magistrat. Cet ouvrage jette de la sorte une vive lumière sur les conditions de formation de sa théorie de la civilisation, et permet en retour d’interroger les modalités
de la construction d’une figure de la philosophie de l’Histoire, dans les mondes musulmans puis en Occident.
Ce livre facile à lire est un must pour qui veut comprendre ibn Khaldoun
Professeur à l’université Bordeaux-Montaigne et professeur associé à l’Université Mohammed VI de Rabat,
a notamment publié Les Empires berbères : constructions et déconstructions d’un objet historiographique (2024).
CNRS éditions


Fragments d'histoire marocaine


Abdelahad Sebti est un délicieux personnage, modeste, attentif aux autres et très érudit. Il propose toujours un regard original. Cet ouvrage est court, facile à lire, mais c'est en même temps une mine d'informations. Les sujets abordés appartiennent différentes époques, entre le «Moyen-Age» et le 20° siècle; ils proposent une histoire vivante, captivante par moments Les éclairages changent maintes fois d'echelle, un événement précis, un personnage, une famille, un groupe social une institution un mythe, ou un courant de recherche. On oscille aussi, par moments, entre l'histoire locale: et l'histoire nationale Et de toute évidence, chaque article peut etre lu séparément : le lecteur choisira morceaux qui l'interpellent à un niveau ou un autre. Les thèmes traités dans le présent recueil constituent des angles d'observation qui illustrent des phénomènes plus larges et l'ensemble de ces phénomenes convergent vers la question du rapport entre la société et le pouvoir il s'agit donc d'une histoire sociale du pouvoir qui renouvelle notre connaissance de la société et de l'Etat marocains dans leur dimension historique


Abdelahad Sebti
Professeur à l'Université Mohammed V de Rabat, historien ouvert sur les approches anthropologiques et litterai res 1a notamment travaille sur la culture généalogique le thé et l'insécurité du voyage au Maroc précolonial. Son ouvrage récent, "Min Am al-fil ilá Am al-Márikãn" (2022), porte sur les rapports entre mémoire orale et la tradition historiographique.
Editions Le Fenec



